Accueil du site > Histoire > Chronique d’une vie clandestine sous l’occupation > Chapitre 10 : Les veillées auprès de la mère Châtelain

Chronique d’une vie clandestine sous l’occupation

Chapitre 10 : Les veillées auprès de la mère Châtelain

Souvenirs de Maurice Dreyfuss, alias Maurice Masson

jeudi 22 mars 2012, par Frédéric FLEURY, Michel BILLAUDAZ.

Comme promis les veillées auprès de la mère Châtelain étaient généralement de rigueur. Il fallait écouter patiemment ses récits qu’elle débitait - même avec un certain talent - avec un accent haut-savoyard très prononcé.

Elle était née dans le village alpestre de Reyvroz, situé à une altitude plus élevée que Publier. Elle pensait que l’histoire de sa vie pourrait constituer un roman intéressant (nous n’en étions guère convaincus !). Elle avait élevé sept enfants ; l’un de ses fils était tombé au champ d’honneur au cours de la première guerre mondiale 1914-1918. Elle était en froid avec son fils X [1], le pauvre de la famille, « une tête dure, une charogne celui-là », disait-elle de lui, et envisagea même de lui faire un procès en raison d’une sombre affaire d’héritage. D’ailleurs les procès ne l’effrayaient guère. Elle était en train de procédurer contre des voisins, les Morand, à cause de l’utilisation d’un passage mitoyen.

Une de ses filles, restée célibataire, était infirmière à Paris. Elle aimait parler d’un séjour qu’elle fit un jour dans la capitale : « Depuis le petit balcon de l’appartement de ma fille - avenue Mouton-Duvernet - j’ai vu tous les matins le soleil se lever à St Gingolph ! ». St Gingolph, localité frontière, est située à l’est d’Amphion et, depuis Amphion, le soleil apparaissait à l’aube effectivement au-dessus des sommets montagneux surplombant St Gingolph !

Son amour maternel - très partial - allait surtout vers sa préférée XX [2]. Il s’agissait de Mme Z [3], mariée à un très riche garagiste de Thonon et vivant de ses rentes. La vieille femme était fascinée par la richesse et le luxe. Un jour, un coquet cabriolet, tiré par un très beau poney, s’arrêta devant notre demeure. Il avait été acquis par la famille Z à un prix exorbitant car les restrictions d’essence ne permettaient plus guère l’usage d’une automobile. La mère Châtelain était comme transfigurée à la vue de ce bel attelage. Elle ne pouvait se lasser de l’admirer et caressait l’élégant petit cheval en connaisseuse ; car ayant assuré autrefois, et pendant de longues années, le courrier entre Thonon et Évian avec une voiture à cheval, elle était experte en matière de race chevaline. Elle ne cessait de vanter les « vertus » de cette fille XX, laquelle en dehors d’une très belle villa à Thonon, possédait en plus une résidence secondaire à la Chapelle d’Abondance. Pour nous qui menions une vie tracassée et dangereuse, ces réflexions donnaient lieu à d’amères méditations ! Il arrivait souvent que la mère Châtelain évoquait avec tendresse le souvenir de son mari. « Il savait tout fére » , disait-elle. Il était forgeron et fonctionnait en même temps, de façon illégale évidemment, comme vétérinaire. Enfin elle nous expliquait qu’elle tenait café dans les pièces qui nous servaient de gîte !

Ses conceptions religieuses étaient fort curieuses. Très souvent - le chapelet à la main - elle murmurait de longues prières. Mais depuis longtemps, elle n’était plus assidue à l’église et ne communia même pas à Pâques, ce qui pour un catholique était tout à fait condamnable. Tout en désirant l’assistance d’un prêtre au cas où elle « vindrait à mourir », elle ne parut guère disposée très favorablement envers le clergé. En général, ses critiques étaient modérées eu égard à ma situation de professeur catholique. Cependant, parfois l’orage éclata entre nous : par exemple lorsqu’elle essaya d’augmenter mon loyer, ce que je refusai avec courtoisie mais avec fermeté, car comme modeste professeur d’enseignement libre, je ne pouvais donner l’impression d’accepter avec légèreté une augmentation de mes dépenses. Il y eut alors quelques journées de crise, mais cela n’alla jamais jusqu’à la brouille. C’est à ces moments qu’elle devenait plus violente en traitant les curés d’hypocrites et de voleurs. Je compris parfaitement que ces aimables invectives s’adressaient également à moi, car pour elle j’étais censé faire partie de la confrérie. En fait sa religion pouvait être appelée une religion de vengeance. « D. m’a toujours vengée de mes ennemis, disait-elle, et je continue à prier pour cela ! » Bien entendu, après de nombreuses et pressantes insistances, je consentis à faire un petit effort financier et c’était alors très rapidement le dégel. Elle s’amadoua assez rapidement.

De temps en temps, nous pûmes « apprécier » la manière dont elle jugea la guerre et la situation politique. Au fond elle éprouvait dans son subconscient une satisfaction lorsqu’elle avait connaissance du malheur d’autrui. Elle se sentait à l’abri de tout. « Que voulez-vous qu’on fasse, une vieille femme comme moi ? » disait-elle lorsqu’elle entendait parler d’actes de répression exercés par les occupants. Et d’ajouter assez hypocritement : « Quel malheur, mon D. quel malheur ; nous allons tous “venir” allemands ! » Par ailleurs, elle écoutait la radio et lisait encore régulièrement les journaux, en ne comprenant pratiquement rien du tout. Elle confondait maquis, milice et gestapo, Un jour elle m’interrogea sur la signification du mot « Europe ».

Au fond cette naïveté n’était pas pour nous déplaire. Elle nous permettait une certaine liberté d’action. Par exemple : un des actes de notre vie de « marranes » consistait en la prière du matin que je murmurais évidemment à voix basse, fenêtre, volets et portes clos, mais avec les Tefillines (phylactères). Après la prière j’enterrais soigneusement le livre de prières et les Tefillines à l’intérieur d’un pot de fleurs. Il faut également reconnaître qu’elle nous rendait bien des services qui trouvaient généralement une contrepartie. Elle connaissait des marchands qui nous livraient à bon compte le fameux bois de « fayard » (hêtre) du pays que nous avons pu utiliser comme combustible. Lors de la livraison je lui fendais quelquefois son bois - travail qui s’effectuait d’ailleurs sous sa vigilante surveillance. Parfois aussi, par des soirées d’été chaudes et sèches, j’arrosais son jardin - toujours sous sa direction. Elle ne m’épargna ni critiques, ni conseils (je n’étais d’ailleurs pas très habile dans ces travaux manuels). Des voisins contemplaient alors avec commisération le pauvre professeur Masson servir de valet à la mère Châtelain. Peut-être avaient-ils raison de me prendre en pitié, mais non pour les raisons qu’ils imaginaient. Lorsque ma femme se plaignit une fois ou l’autre de sa santé, la mère Châtelain, tout en exprimant quelque compassion, me fit des reproches : « Je pensais que votre femme pourrait me soigner mais je suis plus robuste qu’elle ».

De temps en temps, elle nous offrait un « mâtefain » (sorte de délicieuse et épaisse crêpe sucrée aux pommes) et ma femme lui préparait souvent une excellente tarte à l’alsacienne qu’elle trouvait fort à son goût. Échange de bons procédés qui faisaient oublier les moments de tension. Au moment où j’écris ces lignes, la mère Châtelain n’est plus de ce monde. Nous devons conserver d’elle un souvenir ému et reconnaissant. Sans le savoir, elle nous a, en fait, protégés et elle a facilité notre vie au cours d’une période pleine de dangers.

Notes

[1] ndlr : Prénom occulté à la demande des ayants droit sur le texte

[2] ndlr : Prénom occulté à la demande des ayants droit sur le texte

[3] ndlr : Patronyme occulté à la demande des ayants-droit sur le texte

Thèmes