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Chronique d’une vie clandestine sous l’occupation

Chapitre 11 : Les fins de semaine

Souvenirs de Maurice Dreyfuss, alias Maurice Masson

lundi 16 avril 2012, par Frédéric FLEURY, Michel BILLAUDAZ.

Le samedi et le dimanche des précautions spéciales s’imposaient. N’ayant pas de cours le samedi, nous passions toute la journée ensemble. Les repas avaient été préparés d’avance, mais en hiver notre feu, bien entendu, ne marchait pas. Cela passa tout à fait inaperçu...

Par les grands froids, nous n’avions guère d’autre choix que de profiter au cours de la majeure partie de la journée de la chaleur du lit ! Mais jamais, nous n’avons omis de réciter les prières du Shabbat, et même de chantonner à voix très, très basse, les mélodies auxquelles nous étions habitués depuis notre enfance, et celles-là même toujours encore chantées dans nos vieilles synagogues d’Alsace. De même, les repas très convenables - pour l’époque - du vendredi soir étaient organisés selon notre ancienne coutume : d’abord la prière de sanctification (le kiddousch), avant le repas, et ensuite les bénédictions, après le repas (Birkat Hamazon). Même les chants du vendredi soir (zemiroths) ne manquaient pas dans le programme traditionnel ! Nous avons de cette façon pu jouir de l’atmosphère sabbatique, très silencieusement, mais dans toute sa plénitude.

La mère Châtelain qui ignorait tout cela, me fit cependant un jour remarquer : « Qu’avez-vous donc constamment à vous raconter là-haut ? » Les journées de samedi printanières et estivales, et même les journées hivernales ensoleillées, nous donnaient l’occasion de promenades à pied exceptionnelles. La route qui menait vers Évian était jalonnée de villas luxueuses que nous ne cessions d’admirer. Ces résidences se suivaient de façon continue jusqu’à la célèbre plage d’Évian. Le frère Poncier m’avait demandé d’assurer - à titre provisoire - une heure de géographie vers la fin des journées de Shabbat pas trop longues. C’est une leçon que je pouvais faire verbalement, mais n’utilisant, en cette journée, aucun autre moyen de locomotion ; c’était par tous les temps cette fois, la promenade pédestre vers Thonon. Certaines connaissances qui nous rencontraient et qui trouvaient ces promenades un peu bizarres ont dû apprendre que nos vélos étaient en réparation !

La comparaison de ce mode de vie avec celui - qui fait partie de l’histoire - des marranes d’Espagne [1], n’était pas tout à fait valable. En effet, ni au cours des dimanches, ni au cours des jours fériés chrétiens, nous n’étions allés dans une église. Comme il n’y avait point d’église dans le hameau d’Amphion, on pouvait voir à peu près tous les dimanches Mme et M. Masson, endimanchés, enfourcher leurs bicyclettes. Pour nos voisins, cela signifiait évidemment le départ vers la chapelle du collège St Joseph à Thonon. Mais pour mes collègues de St Jo, nous étions censés assister à la messe de notre paroisse : Publier. La solution était idéale. Arrivés à Thonon, nous nous installions discrètement dans un café situé dans un quartier périphérique de la ville. Comme nos soi-disantes promenades dominicales vers une église étaient courantes, même par temps maussade, la mère Châtelain trouvait cette « piété » exagérée. « Le bon D. ne demande pas l’impossible », nous dit-elle un jour ; « vous allez vous rendre malades », critique qui ne pouvait que nous satisfaire ! Il m’arriva aussi d’avoir quelques surprises. Quoiqu’ayant étudié avec zèle les usages religieux catholiques, j’ignorais par exemple l’importance de l’office des Vêpres le jour de la Toussaint. Or à Publier, notre paroisse présumée, un prêtre belge réfugié à Amphion, excellent prédicateur, présida cet office dans l’église de Publier. Comme les sermons du prêtre belge avaient un retentissement dans toute la région, on me demanda à St Jo mon avis sur son homélie ! Je fus plutôt gêné et donnai une réponse vague et évasive.

Il m’arriva exceptionnellement d’entreprendre la promenade dominicale seul, lorsque le temps était trop abominable et que les routes étaient verglacées. C’est au cours d’un de ces sombres dimanches de décembre 1943, qu’à partir d’un café situé sur la route, je me suis hasardé à donner un coup de fil à notre famille de Clermont-Ferrand (les communications téléphoniques étaient en principe normales). C’est alors que j’appris la déportation du frère de ma femme [2], de même que de sa femme et de leur petite Myriam âgée de cinq ans. Cette nouvelle tragique me fut expliquée par ma belle-sœur prudemment et en termes voilés, de façon qu’en cas d’interception de la communication il ne put y avoir aucun risque. Il est sans doute inutile de décrire le choc avec lequel ma femme a dû prendre connaissance de cette nouvelle. Par la suite, hélas ! tous les trois ont péri à Auschwitz ! À peu près à la même époque, j’appris la déportation de mon plus jeune frère Gaston qui lui est revenu d’Auschwitz ... et qui compte donc parmi les rares rescapés …

Notes

[1] voir préface de l’auteur

[2] Le Rabbin Elie Bloch de Metz replié à Poitiers, une rue de Metz porte son nom

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