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Chronique d’une vie clandestine sous l’occupation

Chapitre 12 : La famille Garcin

Souvenirs de Maurice Dreyfuss, alias Maurice Masson

vendredi 4 mai 2012, par Frédéric FLEURY, Michel BILLAUDAZ.

Une famille que nous supposions être des israélites habitait tout prés de chez nous, dans l’immeuble de la boulangerie Charpin. Elle portait le nom de Garcin (Par la suite nous avions pu apprendre que nous ne nous étions pas trompés).

Mademoiselle « Garcin » portait une belle croix sur la poitrine et la famille se rendait régulièrement à la messe. On ne connaissait de profession à aucun membre de la famille. J’ignore s’ils étaient effectivement convertis. En tous cas, certaines personnes chuchotaient qu’il s’agissait de juifs. Notre ami le receveur des douanes, M. Galichet, crut devoir me le révéler un jour confidentiellement ; c’était le secret de “Polichinelle”. « Ce sont des juifs, disait M. Galichet, qui ont changé de nom pour être à l’abri des persécutions ». Ils les avait d’ailleurs approuvés. Et cependant, ce n’était pas la première, ni la dernière attitude paradoxale que nous devions remarquer ; un jour, ce même M. Galichet - qui n’avait jamais caché ses sentiments hostiles aux nazis - me déclara froidement : « Hier nous avons fait les juifs ». Comment ? Eh ! bien, lui avec la collaboration de quelques douaniers, avait purement et simplement bloqué au cours de la nuit une barque de pêcheurs dans laquelle des coreligionnaires étaient sur le point de fuir vers la Suisse. Se rendait-il compte de ce qui pouvait arriver à ces malheureux ?

Pendant notre séjour nous avions appris le décès du père Garcin. Quelle fut la réaction de la mère Châtelain ? Elle avait l’air d’être en colère : « Ce pauvre Garcin était un brave homme - je le regrette - et voilà que les rumeurs les plus injustes et les plus calomnieuses courent sur le compte de cette famille. Figurez-vous, M. Masson, combien les gens sont mauvaise langue ! Ils prétendent que ces gens sont des youpins ! C’est un pur mensonge, dit-elle. N’avez-vous pas vu l’enterrement du père Garcin ? C’était une cérémonie tout ce qu’il y a de catholique. Le curé de Publier était présent ; tous les assistants ont aspergé le cercueil d’eau bénite. Car ce que les gens ne savent pas, ajouta-t-elle, c’est que cela se passe tout à fait différemment chez les juifs. Chez eux, il n’y a pas de curé, pas d’eau bénite, pas de couronnes mortuaires » Je fus étonné et quelque peu inquiet de ces connaissances qu’elle me communiqua subitement. « Comment savez-vous cela ? » demandai-je d’un ton pas très rassuré. « Eh ! ben c’est mon ami Zoé Richard qui me l’a raconté. Elle avait loué à des juifs, il y a quelques années. ils se réunissent à dix pour faire des prières juives après l’enterrement. Eh ! oui, M. Masson , dit-elle avec un soupir, vous ne le savez pas mais chez les juifs, c’est “surément” tout autre chose que chez nous ». J’aurais pu lui répondre que “surément” c’est tout autre chose chez les juifs, et que chez ces juifs - dont l’appellation lui semblait calomnieuse - il y avait à cette époque des assassinats horribles d’êtres humains qui - parce que juifs - périssaient pire que les animaux dans les camps de la mort sans rites, sans cérémonie, sans sépulture et sans la réunion des Dix ! Elle ne pouvait s’en douter !

Lors d’une promenade à Publier, nous nous étions arrêtés un jour devant une pierre tombale du cimetière paroissial. La pierre était surmontée d’une croix sculptée et sur la pierre était gravée l’inscription suivante : « Ici repose Jean Sébastien Garcin ».

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