La solution de Collonges-sous-Salève semblait prometteuse. Et ainsi, par une belle journée toujours froide et ensoleillée (le dimanche qui précédait Noël), c’était une fois de plus le voyage vers la Haute-Savoie. Je n’étais plus seul. Mes deux sœurs, mon beau-frère, un jeune neveu de 8 ans et quelques amis, dont un juif sarrois, et mes frères formaient le groupe de voyageurs, et ma fidèle bicyclette m’accompagnait toujours. Arrivé à Annecy, le groupe devait m’attendre car il me fallait vérifier - suivant le désir exprimé par le curé de Collonges - si rien n’avait changé. Selon certaines rumeurs, la Suisse subissait des pressions, et dans certains cantons où les réfugiés arrivaient de plus en plus nombreux, on refoulait. En repassant la frontière en sens inverse, les malheureux étaient alors souvent cueillis par les Allemands. On ne pouvait s’exposer à un risque pareil. Il a donc fallu entreprendre une nouvelle excursion vélocipédique. Collonges est située à 30 km d’Annecy. Je suis arrivé au presbytère en pleine fête de Noël, mais le bienveillant curé me reçut tout de même et sans me faire attendre dans son bureau. Hélas ! les rumeurs étaient fondées et le curé fort perplexe ne savait trop quoi conseiller. Il y eut effectivement des personnes refoulées et arrêtées ... donc les possibilités devenaient de plus en plus réduites.
On n’avait guère le choix ; une autre solution s’imposait. Il fallut choisir - à défaut du canton de Genève - un canton plus accueillant. En fait, il ne resta que le canton de Vaud qu’on pouvait atteindre au moyen de barques traversant le Lac Léman, ou le canton du Valais dans lequel on pouvait éventuellement entrer grâce à des excursions dangereuses dans le massif montagneux alpin. Très tracassé, je repris le chemin du retour pour Annecy. La nuit était tombée et la neige avait fait son apparition. D’épais flocons tourbillonnaient devant mes yeux pendant que je pédalais péniblement sur la route alpestre en lacets. La déception des miens qui s’attendaient au succès de l’opération « Collonges » était facile à deviner. Nous sentions qu’il fallait agir rapidement, très rapidement même. Un nouveau voyage d’exploration semblait superflu et risquait de faire perdre un temps très précieux. Nous prîmes donc la seule solution qui s’imposait : celle de monter dans le premier train Annecy-Évian.
Quoique munis de renseignements imprécis, nous descendîmes à Thonon-les-Bains. Certaines personnes nous avaient conseillé de prendre gîte à la « Brasserie Alsacienne [1] ». Nous y fûmes reçus à bras ouverts par le propriétaire qui semblait être un professionnel des passages clandestins en recrutant des équipes de passeurs. Ce métier de passeurs paraissait très florissant et rémunératoire, et les « honoraires » que nous devions éventuellement verser étaient fort élevés. Un accord était sur le point d’être conclu ; déjà nous prenions toutes les dispositions pour être convenablement équipés en vue de cette excursion « guidée » par de solides montagnards. Or je ne sais quelle appréhension nous fit renoncer - au dernier moment - à ce projet. Par la suite, nous apprîmes combien cette appréhension avait été justifiée, car des clients plus confiants que nous et qui avaient pu atteindre effectivement « la Chapelle d’Abondance », un village presque à portée de la Suisse tant convoitée, avaient fait naufrage au port ; c’est-à-dire, avaient été arrêtés au moment où ils s’apprêtaient à passer la frontière. S’agissait-il d’une dénonciation, d’un hasard ou d’une manœuvre machiavélique ? Impossible de le savoir. Mais ce qui était certain, c’est qu’une seule et unique possibilité nous restait : le passage par le Lac Léman.
On nous indiqua un restaurant très coquet situé dans une petite rue de la charmante cité balnéaire dont nous ne pouvions, hélas ! goûter les charmes, car notre voyage n’avait rien d’une partie de plaisir. Dans une petite salle, au premier étage du restaurant « Aux Becs Fins » [2], nous avons pu contacter des pêcheurs prêts à servir de passeurs moyennant un prix exorbitant. Nous n’avions guère le choix. Les détails de l’opération furent arrêtés minutieusement. Je suis moi-même retourné à Lyon, car je nourrissais un autre projet. Mes deux frères resteraient sur place pour vérifier l’exécution de l’opération, mais avaient eux-mêmes décidé de retourner à Lyon une fois le sauvetage des candidats passagers réussi.
Je n’ai donc pas assisté personnellement au dernier acte de l’aventure, mais mes frères m’en ont fait un rapport fort détaillé. Il fallait verser aux pêcheurs un acompte, puis dans la nuit glaciale de la Saint-Sylvestre 1942 et sur un lac particulièrement agité par un vent froid, une véritable tempête (la bise), le groupe des miens et de nos amis avait pris place dans trois barques de pêcheurs. À la limite des eaux territoriales françaises, des pêcheurs suisses assuraient le relais. Le succès du passage fut confirmé à mes frères qui attendaient anxieusement sur le rivage du lac, par un message codé écrit par mon beau-frère et remis aux passeurs. Ces derniers purent donc à leur retour toucher le montant intégral du prix convenu, après avoir prouvé l’heureuse réussite du passage en Suisse. C’est à Lausanne que les miens et leurs partenaires transis et grelottants ont pu être accueillis par les autorités cantonales. Ils étaient sauvés.




