Accueil du site > Histoire > Chronique d’une vie clandestine sous l’occupation > Chapitre 3 : La proposition de l’abbé Chauplannaz

Chronique d’une vie clandestine sous l’occupation

Chapitre 3 : La proposition de l’abbé Chauplannaz

Souvenirs de Maurice Dreyfuss, alias Maurice Masson

mardi 3 janvier 2012, par Frédéric FLEURY, Michel BILLAUDAZ.

Lors de ma visite au presbytère d’Annemasse, j’avais été très séduit par une proposition de l’excellent abbé Chauplannaz qui m’avait dirigé vers Collonges. J’étais moi-même plutôt tiède à l’idée de me réfugier en Suisse. Or l’abbé me fit comprendre qu’il y avait aussi des « refuges » possibles en France, et notamment en Haute-Savoie même d’où, au surplus, un passage à travers la frontière restait toujours possible en cas d"urgence. En fait, il me suggéra d’essayer une existence clandestine sous une forme relativement séduisante.

On manquait dans les établissements confessionnels privés d’un corps enseignant compètent. Il faut d’ailleurs noter que la situation n’était guère plus florissante dans l’enseignement public, étant donné le grand nombre de prisonniers retenus en Allemagne. Et malgré cela, tous les universitaires juifs avaient été éjectés, même des savants de réputation internationale (Il m’était arrivé de revoir un jour mon ancien et éminent maître de l’Université de Strasbourg, le Professeur H. Ollivier ; en parlant du fameux statut des juifs et de l’éviction de savants tels que Jules Isaac et le physicien Edmond Bauer, il n’hésitait pas à qualifier ces mesures de crimes !).

L’abbé me proposa donc de me faire embaucher, sous une fausse identité, dans un établissement catholique. Il est impensable qu’il eût agi dans un but intéressé, car le risque, encouru par une nomination falsifiée, eut été bien supérieur à l’avantage éventuel qu’un établissement eut pu retirer du fait de s’assurer un collaborateur compétent... L’abbé connaissait bien le très cher frère Alphonse Poncier, directeur de l’institution Saint Joseph de Thonon-les-Bains. Pendant mon séjour à Thonon, c’est-à-dire pendant les investigations qui avaient abouti au passage en Suisse des membres de ma famille, je m’étais hasardé à me présenter à ce directeur. L’abbé Chauplannaz, tout en ne préjugeant pas de la décision du T.C.F. [1] Poncier, crut cependant pouvoir m’affirmer que j’aurai bon accueil.

JPEG - 149.5 ko
Le frère Valéric Alphonse Poncier
Directeur de l’institution Saint-Joseph de 1920 à 1945. Voir l’article le concernant sur le site : « Une figure d’exception » Son apparence extérieure s’est trouvée sensiblement modifiée à partir de 1940 ; il avait repris la soutane après la réautorisation des congrégations religieuses enseignantes par le régime de Vichy. Auparavant, en tenue civile, il portait une moustache et à l’extérieur un chapeau.

L’institution Saint-Joseph était un établissement imposant situé dans un parc attrayant. J’eus bien quelques battements de cœur en montant les marches du perron et en tirant la sonnette. Un frère concierge à l’allure débonnaire, au visage sympathique entouré d’une barbe bien nourrie et soignée, m’introduisit chez le directeur sans même s’enquérir de mon nom. Le bureau directorial attenant à un confortable parloir était à la mesure du beau bâtiment ; je fus de suite mis en confiance par le regard à la fois vif et doux du frère Poncier. Ma demande insolite : « enseigner dans l’institution avec un faux nom », devait évidemment surprendre. Et cependant le directeur acquiesça en principe – presque immédiatement et sans sourciller.

Il m’abandonna le soin de me constituer une nouvelle identité. Depuis quelque temps ma femme et moi avions évoqué et discuté cette question. Personnellement j’avais d’abord penché vers une déformation de mon nom, ce qui pouvait simplifier les choses (par exemple Treyfassé au lieu de Dreyfuss). Ma femme jugeait cette idée insuffisante et peut-être même dangereuse. Notre choix était déjà fixe sur le nom : Masson. C’était un nom connu et neutre, mais pas aussi courant que les noms de Durant ou Dupont ! Il m’était donc possible de communiquer ce nom au directeur. Il n’éleva aucune objection. Certes il y avait déjà dans l’établissement un professeur, le frère Masson [2]. Mais toute possibilité de confusion semblait exclue. Et à ce sujet, le frère Poncier m’expliqua que le corps enseignent était composé de frères, c’est-à-dire de religieux et, également, de maîtres civils résidant avec leurs familles à Thonon ou dans les environs. Détail piquant : la plupart de ces maîtres civils étaient en même temps gardiens d’une belle résidence secondaire ; ces résidences, souvent luxueuses abondaient dans cette agréable cité et servaient de lieux de villégiature à certaines familles fortunées. Car le diocèse ne pouvait offrir aux enseignants qu’un salaire très modeste !

Cependant le frère Poncier devait demander l’accord de ses supérieurs. Le frère inspecteur des écoles chrétiennes de la Haute-Savoie et dont le siège était à Annecy, devait être tenu discrètement au courant. Cette démarche ne semblait pas préoccuper sérieusement le directeur. Il s’agissait également pour ma femme et moi de nous installer dans un mode de vie modeste et retiré, si possible à quelque distance de l’établissement, de façon à vivre une existence effacée. Je pensais qu’il fallait trouver un petit domicile en dehors de Thonon. La question ne fut qu’ébauchée lors de cette première prise de contact.

Je considérais que les choses s’annonçaient favorablement. C’est donc avec l’espoir de réussir que je repris une fois de plus le train pour Lyon, pour me rendre ensuite à Clermont-Ferrand, ville d’accueil d’un grand nombre de réfugiés alsaciens, et où nous résidâmes temporairement avec la famille de ma femme.

Notes

[1] ndlr : très cher frère

[2] ndlr : Antoine Masson (1918-2006)

Portfolio

Vue sur le lac Institution Saint-Joseph, vue générale

Thèmes