
- Fausse carte d’identité de Maurice Dreyfuss, alias Masson
- Établie, semble-t-il, au début 1944. Reproduction communiquée aimablement par sa fille, Mme Lyse Scharwzfuchs
Il fallait maintenant nous fabriquer une « bonne » fausse identité et nous entourer à cet effet d’un maximum de sécurité. À ce moment, nous avions notre domicile à Bergerac et c’est depuis cette ville du Périgord que, grâce à notre ami dévoué Alphonse Peiffer, instituteur lorrain replié en Dordogne, nous avions pu réussir à nous munir de très bons papiers. M. Peiffer (qui avait l’avantage d’être catholique) était secrétaire des œuvres laïques de la Dordogne, Cette fonction lui permettait d’utiles contacts. Tous les soirs, dans un appartement plus que modeste que nous occupions rue des Fontaines, à Bergerac, l’excellent Peiffer recommandé par un inspecteur primaire, M. Ballot, venait étudier chez nous les mathématiques. Je l’ai aidé de mon mieux pour préparer un certificat d’études supérieures de mathématiques générales. (M. Pfeiffer avait, après la guerre, été nommé principal du collège d’enseignement secondaire de Château-Salins ; grâce à la confiance de ses compatriotes, il avait assumé très longtemps les fonctions de maire de la petite ville lorraine. Notre amitié, vieille de près de 40 ans, est actuellement encore toujours solidement établie). Sans lui, il ne m’aurait sans doute pas été possible d’écrire ces lignes aujourd’hui. Il fallait avant tout des cartes dûment enregistrées dans une mairie, C’est un ami de Peiffer, M. Bergdoll, également instituteur lorrain replié en Dordogne et secrétaire de la mairie de St-André-des-Loups, qui accepta cette tâche dangereuse.
Mon nouveau nom : Masson Maurice, né le 26 mai 1904 à Alger. J’avais pris au préalable le soin de laisser pousser une petite moustache ; de plus sur ma photo d’identité, je portais des verres légèrement colorés ; enfin, j’ajoute que le carte me vieillissait de deux ans, ce qui constituait une précaution supplémentaire. Le nom de ma femme : Masson Denise, Angèle, née Baud [1] ; lieu de naissance : Mittelbergheim (Bas-Rhin), localité située près de son lieu de naissance effectif, Barr ... Nous avions estimé que le léger accent alsacien de ma femme ne permettait pas de la faire naître en Algérie. C’était certainement dommage car l’Algérie, déjà occupée par les Alliés, était à peu près étanche aux contrôles, mais non l’Alsace. N’ayant jamais visité l’Algérie, j’étudiais intensivement dans un guide bleu ce qu’il fallait absolument savoir au sujet de ce pays et de ma ville natale fictive Alger. C’est ainsi que j’ai pu imaginer un domicile fictif dans un faubourg d’Alger : El Biar, avenue de Verdun, et je savais que depuis ce domicile, on pouvait voir la gare maritime dont j’ignorais même l’existence. Mais les cartes d’identité n’étaient guère suffisantes ; elles ont été complétées par des cartes de textiles et d’alimentation fournies par la même mairie.

- Fausse carte d’identité d’Angèle Bloch, épouse Dreyfuss
- Établie, semble-t-il, au début 1944. (Reproduction transmise aimablement par sa fille Mme Lyse Schwarzfuchs)
Il était encore nécessaire de forger une histoire. La voici : en visite en Dordogne, nous avions été empêchés de regagner l’Algérie à la suite du débarquement allié (en novembre 1942). Donc, bloqués dans la Métropole, nous avions droit à des cartes provenant de la région initialement prévue uniquement comme séjour temporaire. Enfin il convenait de « régulariser » ma situation militaire et, à cet effet, l’ami Pfeiffer a pu subtiliser un formulaire de démobilisation au centre de démobilisation de Bergerac. Ce certificat, dûment rempli et établi en concordance avec la carte d’identité, portait un cachet réglementaire et une signature « authentique ». Ce n’était pas encore suffisant. Ma belle-sœur de Lyon connaissait un certain M. Ift qui était un véritable artiste pour la falsification des papiers d’identité. Il a pu effacer l’écriture de notre livret de famille et y porter, avec la même écriture, exactement les indications conformes aux renseignements qui figuraient sur nos fausses cartes : un véritable chef-d’œuvre. (Il convient cependant d’ajouter que l’écriture effacée n’était devenue invisible que pendant environ quatre ans !).
Quelques jours après mon entretien avec le frère directeur Poncier, ce dernier - autorisé par ses supérieurs - m’avait envoyé, à l’adresse de ma famille à Clermont-Ferrand, une nomination parfaitement en règle avec mon faux nom et revêtue du cachet du diocèse d’Annecy. Certes nous étions déjà bien achalandés. Et malgré tout je pensais pouvoir faire mieux encore. Muni de mes papiers et de la nomination au collège St Joseph de Thonon, je me suis présenté – avec une certaine audace - au secrétariat de la faculté des sciences de Lyon. Une employée, très affable et très crédule, accepta toutes mes explications et admit parfaitement qu’il m’était impossible d’exhiber tous mes diplômes universitaires acquis en Algérie, et où j’étais censé avoir enseigné dans une institution catholique du nom d’École Saint-Vincent-de-Paul. Je suis persuadé qu’aucun soupçon n’avait effleuré l’aimable employée, et c’est avec empressement qu’elle m’inscrivit - avec mon faux nom bien entendu - en vue de la préparation d’un diplôme d’études supérieures. Résultat : une nouvelle carte avec photo et cachet officiel. J’estimais, à juste titre, que cette inscription pouvait par la suite faciliter et justifier des voyages depuis la Haute-Savoie jusqu’à Lyon. Évidemment, malgré cet ensemble impressionnant, il y avait une lacune : les cartes de tabac qui ne pouvaient être établies que par une régie. Je n’étais pas particulièrement inquiet à ce sujet car, au cas ou une explication devenait nécessaire, on pouvait invoquer que ces cartes étaient inutiles en Algerie qui ne souffrait pas de restrictions de ce produit si précieux pour les fumeurs …
