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Chronique d’une vie clandestine sous l’occupation

Chapitre 6 : Le frère Poncier

vendredi 20 janvier 2012, par Frédéric FLEURY, Michel BILLAUDAZ.

Cet entretien préliminaire me permit d’apprécier les qualités exceptionnelles du frère Poncier. Cet homme, auquel je dois une gratitude illimitée, m’en imposa dès les premiers contacts par sa bonté toute spontanée alliée à une intelligence vive et de solides connaissances, non seulement dans le domaine des mathématiques (il enseignait cette matière en classe de math-élèm de son établissement), mais il était intéressant et profitable de discuter avec lui des sujets les plus variés. Il évoqua devant moi les problèmes humains qui se posaient journellement au directeur d’un établissement. De plus, il savait analyser en profondeur les impératifs pédagogiques devant guider tout éducateur. J’avais, dès le premier abord, compris qu’il avait un sens profond de toutes les réalités et que, par ailleurs, il se distinguait par une grande modestie. Il me dit avoir fait la connaissance d’un aumônier israélite, au cours de la guerre 1914-1918, et s’était lié d’amitié avec lui. Et c’est ainsi qu’il avait appris à connaître notre religion, et surtout à comprendre que la religion chrétienne - dont il était tout de même un fervent adepte - n’avait pas le privilège de l’amour du prochain. Aussi n’est ce pas par « charité chrétienne » qu’il jugea de son devoir d’aider les juifs persécutés, mais bien davantage parce qu’il réprouvait énergiquement les préjugés de nombre de ses coreligionnaires, et parce qu’il se sentait de réelles affinités avec les juifs.

Nous devions - ensemble - discuter les modalités de ma nouvelle vie. Lorsque je lui communiquais mon désir de me pas assister aux offices religieux dans la chapelle de l’école, il parut quelque peu contrarié - tout en comprenant que mon désir n’avait aucun caractère d’animosité contre les cérémonies catholiques. Cependant je trouvais difficile d’accomplir publiquement et hypocritement des gestes rituels - génuflexions, signes de la croix, etc - incompatibles avec ma croyance et ma façon de vivre (certains coreligionnaires s’étaient soumis quoiqu’involontairement à ces exigences pour des raisons de sécurité, et on ne peut certainement pas les blâmer). Mais alors, comment concilier cette attitude avec la nécessité primordiale d’assumer mes fonctions, sans éveiller les soupçons dont les conséquences pouvaient être fatales, aussi bien pour moi que pour mon protecteur.

Premier problème à résoudre : trouver un domicile un peu éloigné de Thonon et adopter un mode de vie de façon à passer aussi inaperçu que possible. Deuxième problème : l’emploi du temps. Je soumettais au directeur une nouvelle exigence, laquelle à vrai dire ne donnait pas lieu à une véritable difficulté : pas de cours le samedi. Le nombre d’heures d’un maître de l’enseignement secondaire est réduit et, de plus, le directeur ne put m’offrir pour le moment que quelques cours d’anglais ! Cette discipline est fort éloignée de la mienne : les sciences physiques. C’était cependant la seule matière « disponible » ; elle était enseignée jusqu’alors par un vieux frère : le frère Violette (déjà âgé de 80 ans) [1]. Cet homme vénérable n’arrivait guère à maintenir la discipline et avait largement droit à la retraite. Depuis près de vingt ans, c’est-à-dire depuis ma scolarité au lycée, je n’avais fait que très peu d’anglais et quoiqu’ayant été un très bon élève en cette langue, je ne possédais aucune qualification pour l’enseigner. Le frère directeur m’encouragea et estima qu’après une préparation adéquate, je devais pouvoir être en mesure de réussir honnêtement dans certaines classes du premier cycle. Évidemment, j’acceptai en proposant de faire de mon mieux.

Au fond, on n’avait pas vraiment besoin de moi, ce qui confirme de quelle façon désintéressée le frère Poncier essaya de me venir en aide. Il m’indiqua, en attendant, un petit hôtel pension près de l’école. De suite, je lui déclarai être obligé de suivre un régime végétarien et lacté (en réalité, je ne voulais en aucun cas enfreindre les lois religieuses en matière de nourriture). Tout continua à se dérouler de façon satisfaisante... Un autre détail devait encore être réglé avec le directeur : la participation aux prières au début et à la fin de chaque leçon. Le directeur tolérant me rassura ; il me suffisait d’adopter une attitude recueillie et me révéla - à ma grande surprise d’ailleurs - que d’autres maîtres civils n’agissaient pas autrement. Installé dans la petite chambre d’hôtel, je me mis avec empressement à préparer - grâce à des livres prêtés par le directeur - ma leçon d’anglais pour le lendemain.

Notes

[1] ndlr : Joseph VIOLLET (1873-1956)

Thèmes

:-( 1744 - 73 :-)