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Chronique d’une vie clandestine sous l’occupation

Chapitre 7 : Ma première leçon au collège St Joseph

Souvenirs de Maurice Dreyfuss, alias Maurice Masson

mercredi 15 février 2012, par Frédéric FLEURY, Michel BILLAUDAZ.

Le lendemain, bien avant la première sonnerie, je me suis trouvé dans une élégante salle de professeurs. M. Masson fut alors présenté par le frère Poncier aux collègues religieux en soutane et aux collègues civils. L’accueil fut plus qu’amical et le fait qu’aucune surprise ne put être remarquée, prouvait que le secret sur ma véritable identité était bien gardé.

Et puis vint le moment de ma présentation aux élèves. C’était une classe de cinquième d’environ vingt élèves. Je me tenais debout - dignement - à coté du directeur. Je pus admirer sa prestance rehaussée par le port d’une impeccable soutane noire sur laquelle un col blanc amidonné fit le meilleur effet. L’attention avec laquelle les élèves l’écoutaient témoignait du prestige dont il jouissait. En termes simples et appropriés, il demanda aux élèves de me donner satisfaction.

Et après m’avoir affectueusement serré la main, il me laissa face à face devant les jeunes. Ceux-là debout commencèrent à balbutier la prière. J’adoptais une attitude respectueuse. La salle de classe était spacieuse et propre, les murs garnis d’images saintes, et bien entendu le crucifix suspendu au-dessus de la chaire du maître. À travers de larges baies vitrées mes regards se portaient vers les magnifiques rivages du Lac Léman tout proche de l’établissement. Les eaux toutes bleues dessinaient des ondulations que j’ai vu progresser vers le rivage helvétique très visible. Je me sentais engagé dans une aventure laquelle, malgré les dangers évidents qu’elle comportait, ne manquait pas d’attraits ... et la rêverie de s’emparer de moi ! La prière était terminée ; il fallut me ressaisir, car les élèves étaient restés debout - peut-être un peu surpris par mon bref silence.

Après les mots traditionnels : « asseyez-vous », je commençais ma leçon d’anglais non sans avoir, au préalable, noté avec soin les noms des élèves. Et je lis un texte (avec un accent probablement déplorable mais qui n’étonna guère, car les élèves ne devaient pas être habitués à mieux !). Je « rapprenais » avec eux la lecture des règles de grammaire élémentaires et j’eus de suite l’impression de m’en tirer assez honorablement. Il n’y a rien de plus profitable pour augmenter et approfondir ses propres connaissances que d’enseigner. Il existe des constantes pédagogiques communes à toutes les disciplines enseignées. Le professeur sent si les élèves le suivent et, en fonction même de l’intérêt qu’il découvre sur leurs jeunes visages, il sait pousser l’émulation de ses auditeurs. Il y a comme un fluide qui circule dans les deux sens. Quiconque ressent cette joie de trouver un écho favorable dans sa classe, doit obligatoirement aimer le métier d’enseignant.

L’heure passa très vite. Je fus presque déçu en entendant la sonnerie qui amorça [1] la fin de l’heure, de ma première heure d’enseignement dans ce collège. Mais, d’un autre coté, j’éprouvai une réelle satisfaction. Cette première leçon s’était fort bien passée ; je me sentais de plus en plus confiant, de plus en plus sûr et consolidé dans mon nouveau personnage.

Notes

[1] ndlr : annonça ?

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