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Chronique d’une vie clandestine sous l’occupation

Chapitre 8 - Le logement de la mère Châtelain

Souvenirs de Maurice Dreyfuss, alias Maurice Masson

mardi 6 mars 2012, par Frédéric FLEURY, Michel BILLAUDAZ.

La journée était encore assez longue pour qu’il me fut possible d’essayer la résolution du problème si important de la recherche d’un logement.

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Amphion Les Bains - Vue Générale

Après une matinée ensoleillée, la neige refit son apparition d’abord très finement et, par la suite, en gros flocons. Toujours conseillé par le frère Poncier, je pédalais vers Évian. Trois kilomètres avant d’arriver à la célèbre et luxueuse station balnéaire, on passe par un charmant hameau dont les maisons s’étalent en longueur au bas du coteau de Publier : Amphion-les-Bains. En fait, c’était une sorte de faubourg d’Évian comportant quelques hôtels à la portée de villégiaturistes ou de curistes moins argentés que ceux qui se rendaient à Évian. (Amphion comportait également une source d’eau minérale équivalente à celle d’Évian). En outre il y avait quelques habitations de pêcheurs et des villas assez luxueuses - entre autres un vrai petit château dans un parc ravissant, celui de la Comtesse de Noailles. À l’intérieur du village, on pouvait trouver quelques fermes, un café (le café Pignier) et la « fruitière » (c’est ainsi qu’on appelle en Haute Savoie les coopératives de produits laitiers).

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Henry Bordeaux (1870 - 1963)
Ecrivain, essayiste et avocat né à Thonon , membre de l’Académie Française, auteur qui connu un vif succès au début du XXe siècle. Injustement oubliés, ses romans sont baignés des valeurs traditionnelles dans la lignée de René Bazin et de Paul Bourget. Son oeuvre a souvent pour cadre sa Savoie natale. Certaines se trouvent encore sur le marché (voir les Editions « La Fontaine de Siloé »)

La terre était couverte d’un léger tapis de neige poudreuse. Le lac était fort agité. Ce paysage pittoresque, spécifiquement haut-savoyard, en bordure du Lac de Genève [1], est décrit dans quelques pages du roman, aujourd’hui démodé, de l’écrivain thononais Henry Bordeaux : « La Neige sur les Pas ». Pour un voyageur dans un train, avant d’entrer en gare de Lausanne, donc de l’autre côté du rivage, Henry Bordeaux décrit « le lac souriant au matin, s’orientant sur la droite d’Évian et atteignant le coteau de Publier ». (C’est sur ce coteau de Publier que le héros du roman avait fait la connaissance de sa femme à laquelle il apportait son pardon, alors qu’elle lui était devenue infidèle). L’auteur décrit d’une façon poétique les promenades dans « l’allée des châtaigniers » qui conduit d’Amphion au village de Publier : « Cette allée qui montait et dans laquelle, entre les branches bien qu’elles fussent épaisses, apparaissait, d’un arbre à l’autre, comme des croisées ouvertes, le lac bleu, d’un bleu presque blanc, d’un bleu nuptial si frais, si doux au regard. Par instants, des frissons couraient à sa surface comme pour attester sa vie » (La Neige sur les Pas. Éditions Larousse 1911 ; pages 57 et 58).

Certes, la saison que j’avais choisie, ne se prêtait guère à cette vision poétique. (Il m’était arrivé par la suite de faire la connaissance du colonel Bordeaux, frère de Henry Bordeaux). Mais un détail moins poétique m’intéressait de suite. Le hameau ne possédait pas d’église car il faisait partie de la paroisse de Publier, et j’avais de suite compris qu’on pouvait renoncer à vouloir monter cette « Allée des Châtaigniers » pour se diriger - soi-disant - vers une autre église ! Je résolus donc de m’arrêter dans cet endroit attrayant et de m’enquérir d’une possibilité de location. Le propriétaire d’un modeste café dans lequel j’étais entré, m’indiqua une maisonnette située tout au bord du lac et dans laquelle vivait seule une octogénaire. On entrait de plain-pied dans cette maison dans laquelle régnait une agréable et bienfaisante chaleur provenant d’un feu de bois allumé dans une cheminée de type rustique. Il s’agissait en fait d’une vaste cuisine et c’est là que je fis la connaissance de la mère Châtelain que je trouvais installée dans un confortable fauteuil.

Cette octogénaire encore alerte me reçût plutôt mal. Lorsqu’elle connut le but de ma visite, sa réaction fut négative. « Oui, dit-elle, avec un accent et une intonation très caractéristique du pays, oui j’ai bien un petit logis au premier, mais j’ai pas trop l’intention de louer. Mon ancien « locatére », un brigadier de douane, une espèce de communiste, m’a fait les pires ennuis, j’aimerais pas recommencer ». J’avais réalisé de suite que je devais être capable de la persuader. La localité et la maison me parurent idéales - et d’avance je fus certain que ma femme serait du même avis. Aussi demandais-je à la mère Châtelain de m’accorder au moins la faveur de voir son logis : un gîte pauvre mais très approprié à la situation médiocre d’un professeur d’enseignement libre.

Il était constitué par une cuisine assez spacieuse d’ailleurs, dans laquelle se trouvait une cuisinière à alimenter avec du bois, et d’une seule chambre : un grand lit pas très confortable, une armoire, une table, quelques chaises. Tel était l’ameublement réduit au strict minimum. Pour dissiper la méfiance de la vieille, je jugeai sage de déployer devant elle tous mes papiers d’identité et notamment ma nomination portant le cachet du diocèse. « Évidemment, dit-elle après une longue hésitation , vous êtes professeur à St Jo (le collège St Joseph), vous ne pouvez être communiste ». J’acquiesçai avec empressement, puis je continuais à parlementer et après une bonne heure de oui-non … oui, elle accepta de louer. Il faut battre le fer tant qu’il est chaud, aussi sans perdre une minute, je rédigeais une quittance que je lui fis signer. Je versai immédiatement un acompte. La mère Châtelain venait donc de louer son logement à M. Masson pour un loyer modeste de deux-cents francs par mois ... C’était un succès, car me voilà non seulement maître dans un établissement catholique très connu, non seulement pourvu d’une collection imposante de papiers « authentiques », mais encore et surtout j’avais un domicile régulier.

Il fallait avoir vécu cette époque pour comprendre combien ce domicile régulier d’un maître d’une école catholique était important. D’emblée nous pouvions espérer compter parmi les gens « bien pensants », non hypothéqués par un passé politique et ne pouvant être suspectés d’appartenir à la juiverie, à la franc-maçonnerie ou à d’autres sectes nocives et nuisibles à la « noble race aryenne ». La mère Châtelain n’a certainement jamais pu réaliser l’immense service qu’elle nous avait rendu. Cette vieille femme était étonnante sous tous les rapports. Son visage était ridé, ses mains calleuses usées par un travail vraisemblablement dur, ses yeux pleins de malice, son regard dur laissait deviner un fond plutôt méchant. Dès les premiers contacts, on pouvait la classer parmi les vieilles femmes pas toujours faciles à manipuler. Et cette première impression s’était vérifiée pendant les 18 mois que nous avions passé dans notre nouveau gîte.

Elle m’avait posé quelques conditions auxquelles il ne me fut guère possible de me soustraire : « Je suis bin seule, M. Masson, et comme je pense avoir trouvé avec vous un locatére convenable, vous pourrez avec votre dame me tenir compagnie pendant les soirées d’hiver ». Ce n’était peut-être pas une perspective réjouissante ... « Et puis, disait-elle, je suis bin vieille ... alors lorsque je ’vindrai’ à tomber malade votre dame devra me soigner »... et puis, ajouta-t-elle encore, lorsque je « vindrai » à mourir (j’eus un geste rassurant) vous devrez chercher le curé de Publier pour qu’il m’administre les sacrements". Promis ! J’aurais certainement promis encore davantage... Il est vrai qu’elle était très marquée par l’âge, mais elle semblait toutefois de constitution encore très robuste.

Notes

[1] ndlr : Lac Léman

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