Une fois que tout fut réglé, je refis le voyage Thonon-Lyon, ensuite Lyon-Clermont-Ferrand, lieu de refuge de la famille de ma femme. Au retour, ma femme m’accompagnait évidemment. Il fallait maintenant organiser notre vie à deux. La pauvreté du logement était compensée par une situation géographique des plus enviables. Nos deux pièces communiquaient avec un balcon en bois depuis lequel la vue embrassait un panorama magnifique, une des parties les plus remarquables du lac de Genève qui était à nos pieds. Souvent nous contemplions depuis ce balcon le merveilleux décor naturel qui s’offrait à nous. Par les nuits claires et étoilées et par temps calme, le lac nous apparaissait comme un tapis de velours bleu foncé mais transparent - qui reflétait la lune et les étoiles. Nous mêmes étions plongés dans l’obscurité en raison des prescriptions rigoureuses de « défense passive », mais l’autre rivage, le rivage helvétique, brillait d’innombrables lumières multicolores. C’était un spectacle féerique dont on ne pouvait se lasser.
Là-bas donc, c’était la Suisse, la ville de Lausanne qui était si proche de nous, ainsi que les hauteurs avoisinantes sur lesquelles nous pouvions distinguer les moindres hameaux... cette Suisse, ce pays heureux qui ne connaît ni guerre, ni Gestapo, ce pays où nous aurions pu vivre sans cacher notre véritable identité. Et nous pensions évidemment aux nôtres qui y avaient trouvé un refuge - et plus particulièrement à notre fille Lyse
alors âgée de 8 ans. En octobre 1942 - donc avant l’occupation totale de la France - elle a pu passer en Suisse très régulièrement avec une autorisation officielle valable pour un mois. Mais à la suite des événements dramatiques du 10 novembre 1942, ce séjour temporaire était devenu un séjour prolongé jusqu’à la fin de la guerre. C’était, pour notre petite, au moins la sécurité dans la famille de ma sœur Marthe habitant Bâle et où se trouvaient également mes parents. Tout en contemplant le paysage si impressionnant, nous pensions à elle avec nostalgie. La reverrons-nous jamais ? Nous nous observions silencieusement et nous ressentions évidemment tous les deux la même terrible appréhension.
Dès le début de notre installation une surprise agréable m’attendait au collège. Le frère Poncier s’était arrangé pour compléter mon enseignement par des matières relevant de ma compétence : les sciences physiques et aussi les mathématiques. J’étais donc pourvu d’un emploi du temps normal qui respectait cependant la liberté du samedi - d’ailleurs chaque professeur disposait d’une journée. Notre vie se déroulait sans histoires. Et nous avions toutes les raisons d’être rassurés quant aux réactions de nos voisins qui, non seulement ne pouvaient avoir la moindre suspicion à notre égard, mais qui bientôt nous témoignaient une véritable considération. Je me rendais régulièrement à l’école de Thonon, généralement à bicyclette, mais quelquefois aussi en empruntant un car de ramassage des écoliers. Ma femme vaquait normalement aux travaux du ménage. Et cependant nous devions rester vigilants. Nous voulions éviter les relations car nous voulions continuer à observer nos prescriptions religieuses, ce qui pouvait paraître « acrobatique ». Nous y avions réussi et je pense pouvoir le relater avec une réelle satisfaction.
Nous avions rapidement pu constater qu’en Haute-Savoie, comme dans beaucoup d’autres régions de France, les juifs n’étaient pas vraiment connus par le gros de la population. Le terme « juif »ou « youpin » était utilisé pour désigner des mercantis, des gens peu honnêtes. Certaines personnes, un peu mieux renseignées, affichaient quelquefois de l’indifférence - ou dans le meilleur des cas - un sentiment de pitié en parlant des persécutions contre les juifs, lesquels de toute façon n’étaient généralement pas considérés comme étant des Français !
À ce sujet, il n’est peut-être pas inutile d’évoquer un souvenir datant de 1940. Avant ma révocation, en décembre 1940, j’avais pu enseigner pendant deux mois au lycée de Carcassonne. Mon garçon de laboratoire, un brave carcassonnais du nom de Touya, fut scandalisé en apprenant que je devais cesser mes fonctions parce que juif. « Un juif ne peut être professeur », me dit-il avec une naïveté candide ! Or c’était un garçon fort éveillé ; j’avais alors bien essayé de lui expliquer ce qu’est le judaïsme et que le terme juif s’applique à une religion. Mais je ne pense pas qu’il ait réellement compris. Il me témoigna d’ailleurs beaucoup de sympathie et facilita notre déménagement à mon départ de Carcassonne.
À Amphion, nous nous étions déclarés de suite végétariens, pas tout à fait, car nous ne voulions et ne pouvions nous priver de poisson. C’était donc avant tout la viande que nous devions éviter pour ménager notre estomac détraqué par notre séjour dans les pays chauds. L’explication a pu paraître bizarre mais elle fut acceptée ; ainsi avant de nous organiser du point de vue cuisine, nous avions pris pension au café Pignier - à l’intérieur du village. Et c’est avec affabilité et sans arrière-pensée (je crois) qu’on nous servait poissons, œufs, légumes à l’eau, pommes frites à l’huile. Ces repas, d’ailleurs excellents, nous satisfaisaient parfaitement, jusqu’au moment où pourvus du matériel et des produits alimentaires nécessaires, nous avions pu nous rendre indépendants. Je dois ajouter que c’est au café Pignier que nous avions fait la connaissance du receveur de douanes M. Galichet, homme sympathique et loquace qui nous accorda toute sa confiance.
Nous avions pu nous nourrir abondamment de poissons et nous avions beaucoup apprécié la délicieuse féra du lac que des pécheurs de notre voisinage, le vieux père Ruffin et son fils - un solide gaillard un peu simple d’esprit, surnommé « Le Nain », nous fournissaient à volonté. Notre intolérance gastrique à la viande - laquelle n’était, bien entendu, qu’un prétexte - ne nous a pas empêché de consommer parfois dans notre logis - et à l’abri de toute indiscrétion - un bon pot-au-feu ou un rôti, grâce à certains colis très soigneusement emballés contenant de la viande cachère déjà cuite et expédiée par la sœur de ma femme depuis l’Auvergne. Nous avions installé un rayon de « gras » dans notre cuisine rudimentaire. Notre famille était au courant de notre vie clandestine. Les colis et le courrier (qui fonctionnait assez régulièrement) nous furent distribués par notre sympathique facteur, le père Bastien, qui appréciait ma qualité de professeur à St Jo, mais probablement davantage encore les petits verres que nous nous fîmes un plaisir de lui offrir.
Nos tickets d’alimentation furent honorés dans une épicerie à côté de notre domicile - une succursale de l’Étoile des Alpes - gérée par une jeune dame (également du nom de Ruffin). Son mari, cuisinier, faisait des saisons très lucratives dans un grand hôtel d’Évian - et probablement avec un tantinet d’envie - nous supposions que le couple Ruffin pouvait supporter allègrement ces années de guerre si terribles pour les nôtres, et que certainement il ne connaissait pas les restrictions alimentaires. Enfin, également dans notre proximité immédiate, le boulanger Charpin nous livrait notre portion de pain, mais souvent en dépassant la maigre ration indiquée sur nos tickets.




