De passage à Argonay, je n’ai pas pu m’empêcher de passer jeter un œil sur cette fameuse et magnifique maison de retraite des Frères.
Je sonne et entre dans le hall, lumière feutrée, silence, propreté, tout brille, on mangerait par terre.
Un petit homme à cheveux blancs arrive et me souhaite la bienvenue... : je me présente : je suis un ancien élève de St-jo et souhaiterais voir le Frère Louis Morel ... et Frère Régis ...
Régis n’est pas là ! Ah vous étiez à St-Jo ? quand ? quel est votre nom ? je suis le Frère Pierre, j’étais prof de math en 3e, puis surveillant général, etc, venez vous asseoir à la cafétéria, on va discuter de tout ça ...
D’accord lui répondis-je ! mais pouvez-vous faire venir également le Frère Louis Morel qui était prof de gym et qui m’a fait passer mon certificat d’étude dans les années 56/57 ?
Bien sûr, je vais le chercher... appel dans les couloirs, Louis Morel ; Louis Morel ! ah ! viens voir, on te cherche ! un ancien élève de St-Jo. Je m’attendais à voir un petit vieillard courbé par les ans, tremblotant, au regard lointain ... des clous !
Le « Luis » ( 90 balais) se présente droit comme une canne d’aveugle, vif comme l’éclair, une allure assurée : « un beau vieux ». Je me présente, il ne se souvient pas de moi bien sûr, mais son visage s’éclaircit et il sourit lorsque je lui présente quelques photos que j’avais préparées à son intention !
Alors ça, je ne l’avais pas celle là ! une autre : Ah ! la chorale, des bons souvenirs tout ça ! et quelle joie d’enseigner à cette époque, tout le monde écoutait.
Tu sais, à présent ! ce n’est plus pareil, je ne pourrais plus, c’est devenu trop difficile, je préfèrerais garder les chèvres plutôt que d’enseigner. Et puis j’ai tout de même 90 ans, mon frère est mort l’année dernière à 95 ans, si je vis encore 4 ou 5 ans, ça ira bien comme ça !
Originaire de Chambéry, j’ai été mobilisé en 39 en même temps que ton prof de comptabilité Léon Rey que je connaissais bien. Je suis entré à St Jo en 1952 : la gym, prof de Français, prof en commercial avec Léonetti, puis le Directeur Charles Pissot m’a confié les dernières années la responsabilité de l’économat (1000 repas par jour à gérer) ; en 1982 j’en ai eu marre, j’ai décidé d’arrêter.
Durant notre entretien, il avait fermé la porte de la cafétéria et à deux reprises, frère Pierre avait essayé d’entrer, et chaque fois, notre « Luis » lui fermait la porte au nez !
Devant mon regard surpris, il me dit : "non, je ne le fais pas entrer, tu comprends, il a plus toute sa tête, il tourne en rond toute la journée, il oublie tout, il ne sait pas comment s’occuper et nous perturbe !
Notre pauvre Frère Pierre remet le couvert une 3e fois, ouvre et croise le regard agacé de Luis, s’excuse et referme la porte. Terminé. Notre Luis m’offre d’autorité un « orangina ». Tiens ! tu dois avoir soif non ? moi je ne bois rien et ne mange pas le soir ; Je n’ai pas un gros appétit.
Il est 17h30 et je pense que l’heure de la prière du soir n’est pas loin ; il me raccompagne sur le pas de la porte, le temps d’une photo d’un « au revoir » et d’un : donne bien le bonjour à Josseron d’Annemasse qui est passé me voir il y a une quinzaine de jours, c’était un sacré fortiche au lancer du poids celui-là !

